Le Bauhaus, c’est quoi ? L’école qui a révolutionné le design
Fondé à Weimar en 1919, le Bauhaus a bouleversé l’enseignement artistique en réunissant art, artisanat, technique et industrie. Son influence marque encore l’architecture et le design contemporains.
Par Raphaël FederspielPublié le 17 juillet 2020Mis à jour le 25 août 2026
Introduction
Weimar, pour beaucoup son nom est familier. En Allemagne cette ville incarne grandeur et décadence. C’est ici qu’a vécu Goethe ou qu’est née la fameuse République de Weimar, régime politique d’Allemagne entre 1919 et l’élection des nazis en 1933. Mais elle a également abrité dans ses environs le tristement célèbre camp de Buchenwald.
C’est également à Weimar qu’est née l’une des écoles artistiques les plus influentes du XXe siècle : le Bauhaus.
Le mot peut sembler austère. Il désigne pourtant une expérience pédagogique et artistique majeure, qui a profondément transformé le design, le mobilier, le graphisme et l’architecture modernes.
Le Bauhaus — nom que l’on peut traduire littéralement par « maison de la construction » — est d’abord une école. Walter Gropius la fonde à Weimar en 1919. Âgé de 36 ans, l’architecte s’est déjà fait connaître par des réalisations audacieuses, notamment l’usine Fagus, conçue avec Adolf Meyer : lignes nettes, angles affirmés et grandes surfaces vitrées rompent avec l’architecture historiciste encore dominante.
À la suite de la réunion de l’École des beaux-arts et de l’ancienne École des arts appliqués de Weimar, Gropius prend la direction du nouvel établissement, officiellement nommé Staatliches Bauhaus in Weimar. Son ambition dépasse cependant la simple fusion administrative : il veut refonder l’enseignement artistique en réunissant artistes, artisans et architectes autour d’un projet commun.
Walter Gropius
La théorie
La grande idée du Bauhaus consiste à abolir la hiérarchie traditionnelle entre les beaux-arts et les arts appliqués. Cette aspiration avait déjà été portée au XIXe siècle par le mouvement Arts and Crafts en Angleterre, puis par l’Art nouveau. William Morris, comme Viollet-le-Duc en France, avait notamment valorisé le modèle du chantier médiéval, où les différents métiers concouraient à une œuvre commune. Le Bauhaus reprend cet idéal d’unité, mais le fait progressivement entrer dans l’ère industrielle. À partir de 1923, et plus encore après le transfert à Dessau, l’école cherche à concevoir des objets esthétiques, fonctionnels et reproductibles en série. L’art ne doit plus être séparé de la vie quotidienne.
« Architectes, sculpteurs, peintres, nous devons tous revenir à l’artisanat ! Il n’y a pas d’« artiste de métier ». Il n’existe pas de différence essentielle entre le peintre et l’artisan. L’artiste est une évolution de l’artisan. » – Walter Gropius
Fauteuil William Morris Arts and CraftsChaise Art nouveau
La pratique
Afin de réconcilier l’art et l’artisanat, le Bauhaus organise ses formations en ateliers. À Weimar, chacun d’eux est placé sous la responsabilité d’un « maître artisan » et d’un artiste, appelé « maître de la forme ». Les élèves passent symboliquement du statut d’apprentis à celui de compagnons, puis éventuellement de maîtres. Gropius reprend ainsi le vocabulaire des corporations médiévales et l’idéal collectif des chantiers de cathédrales.
Les élèves commencent par un cours préliminaire consacré aux matériaux, aux formes et aux couleurs, avant de rejoindre des ateliers de tissage, de poterie, de métal, de menuiserie, d’imprimerie ou de peinture murale. Ils y acquièrent une maîtrise technique et conçoivent des objets ou des prototypes. L’atelier de théâtre explore quant à lui les rapports entre le corps, l’espace et la machine, notamment à travers les costumes géométriques d’Oskar Schlemmer. Paul Klee, Wassily Kandinsky, Johannes Itten et László Moholy-Nagy comptent parmi les maîtres les plus célèbres de l’école.
Ballet, de Oskar Schlemmer Bauhaus (1927)
Il est toutefois réducteur de parler d’un unique « style Bauhaus ». Entre 1919 et 1933, l’école évolue fortement : l’expressionnisme et l’idéal artisanal dominent d’abord, avant un rapprochement avec l’industrie, la géométrie et le fonctionnalisme. Les formes épurées et l’emploi de matériaux modernes comme l’acier et le verre deviennent particulièrement visibles pendant la période de Dessau. De Stijl, illustré par Piet Mondrian et Gerrit Rietveld, ainsi que le constructivisme russe, comptent parmi les avant-gardes qui nourrissent cette évolution.
Composition en Rouge, Jaune, Bleu et Noir par Piet Mondrian (1921) à gauche, Chaise rouge et bleue ou rood-blauwe par Gerrit Rietveld (1917) à droite
La lampe Wagenfeld, conçue en 1924, et la chaise B3 de Marcel Breuer, créée vers 1925 et plus tard commercialisée sous le nom de « Wassily », illustrent cette recherche de formes lisibles et adaptées aux matériaux modernes. Le fauteuil de Breuer compte parmi les premières et les plus célèbres expérimentations du mobilier en tube d’acier, sans pouvoir être présenté avec certitude comme le tout premier de l’histoire.
lampe Wagenfeld (1924)
Fauteuil B3, dit « Wassily », par Marcel Breuer (vers 1925)
Les femmes au Bauhaus
Marianne Brandt
Élève du Bauhaus, Marianne Brandt rejoint en 1924 l’atelier de métal, alors très largement dominé par les hommes. Elle y conçoit des objets devenus emblématiques du design moderne, notamment des théières, des cendriers et des luminaires aux formes géométriques. Plusieurs de ses modèles sont ensuite produits par l’industrie.
Après le départ de László Moholy-Nagy en 1928, elle assure pendant quelques mois la direction par intérim de l’atelier de métal : une responsabilité remarquable pour une femme dans l’institution. Aujourd’hui encore, certains de ses modèles sont réédités ou reproduits.
Théière par Marianne Brandt
Gunta Stölzl
Tapisserie rouge et verte par Gunta Stölzl (1927-1928)
Gunta Stölzl entre au Bauhaus comme étudiante en 1919. Après s’être spécialisée dans le textile, elle prend en 1927 la direction de l’atelier de tissage et devient la première femme à accéder au rang de maître au Bauhaus. Sous sa conduite, l’atelier associe recherche artistique, maîtrise technique et production industrielle, jusqu’à devenir l’un des secteurs les plus productifs de l’école.
Confrontée à des tensions politiques et personnelles croissantes, elle quitte le Bauhaus en 1931. Installée en Suisse, elle fonde ensuite son propre atelier. Par ses compositions abstraites et son travail sur les propriétés des fibres, elle contribue à faire reconnaître le textile comme un véritable domaine de création moderne, et non comme une activité décorative secondaire.
Lilly Reich
Formée notamment dans l’atelier viennois de Josef Hoffmann, Lilly Reich commence sa carrière dans le textile, la mode et l’aménagement intérieur. À partir de 1926, elle collabore étroitement avec Mies van der Rohe à plusieurs expositions, meubles et intérieurs majeurs, dont ceux du pavillon allemand de Barcelone en 1929. En 1932, Mies l’invite à enseigner au Bauhaus de Dessau, puis de Berlin, où elle dirige les ateliers de tissage et d’aménagement intérieur jusqu’à la fermeture de l’école en 1933.
Fauteuil Barcelona, conçu dans le cadre de la collaboration entre Lilly Reich et Mies van der Rohe pour le pavillon allemand de Barcelone (1929)
Architecture fonctionnelle
L’architecture occupe une place symbolique centrale dans le projet du Bauhaus : tous les directeurs de l’école — Walter Gropius, Hannes Meyer et Ludwig Mies van der Rohe — sont architectes. Pourtant, le Bauhaus ne se dote d’un département autonome d’architecture qu’en 1927, sous la direction de Hannes Meyer. Ce paradoxe rappelle que l’école fut d’abord un laboratoire réunissant de nombreuses disciplines.
Dans le domaine architectural, les recherches portent sur la simplification des volumes, la rationalisation des plans, la standardisation des éléments et l’adaptation du bâtiment aux usages.
Après une première période marquée par l’expressionnisme, l’école se rapproche progressivement du fonctionnalisme. La formule « la forme suit la fonction », associée à l’architecte américain Louis Sullivan, résume imparfaitement cette orientation : au Bauhaus, la forme résulte aussi des matériaux, des techniques, de l’économie et des besoins sociaux.
La beauté ne doit donc plus être ajoutée au bâtiment sous la forme d’un décor : elle doit naître de la cohérence entre la fonction, la structure, les matériaux et la forme.
Cette recherche se traduit fréquemment par des volumes sobres, des plans lisibles et l’emploi du béton, du verre et de l’acier, sans que ces caractéristiques suffisent à définir à elles seules toute l’architecture issue du Bauhaus.
La Haus am Horn, construite à Weimar pour l’exposition du Bauhaus de 1923, constitue l’une des premières réalisations collectives de l’école. Conçue par Georg Muche, peintre et maître du Bauhaus, cette maison expérimentale devait proposer un logement confortable, économique et fonctionnel. Son architecture volontairement compacte surprend alors le public. Cuisine, mobilier, luminaires, peinture murale, tissus et tapisseries mobilisent plusieurs ateliers : le bâtiment devient ainsi une œuvre commune, conformément à l’idéal fondateur du Bauhaus.
Haus am Horn (1923)
Avant la fondation du Bauhaus, Walter Gropius s’était fait connaître avec Adolf Meyer en concevant l’usine Fagus, une fabrique de formes à chaussures édifiée à partir de 1911. Sur trois niveaux, la façade est rythmée par de grandes surfaces vitrées et de fines menuiseries métalliques. Les angles vitrés et l’expression visible de la structure confèrent au bâtiment une légèreté alors remarquable.
Usine Fagus à Alfeld en Allemagne, par Walter Gropius
À Weimar, le Bauhaus est la cible d’attaques politiques croissantes de la droite conservatrice, qui lui reproche son avant-gardisme et l’engagement à gauche d’une partie de ses étudiants. Après la réduction drastique de ses crédits, l’école annonce sa dissolution en 1924, puis s’installe à Dessau en 1925. Gropius y accentue le rapprochement avec l’industrie : les ateliers de menuiserie, de tissage, de peinture murale et de métal ne disparaissent pas, mais fonctionnent davantage comme des laboratoires chargés de concevoir des prototypes reproductibles.
Construit en 1925-1926 et inauguré en décembre 1926, le nouveau bâtiment du Bauhaus à Dessau devient le manifeste architectural de cette évolution. Ateliers, salles d’enseignement, bureaux, espaces communs et logements étudiants sont répartis dans plusieurs ailes reliées entre elles, dont les formes expriment les fonctions. Sur l’aile des ateliers, une vaste façade-rideau vitrée enveloppe une structure qu’elle ne porte pas. Gropius dessine l’ensemble tandis que les ateliers, les maîtres et les étudiants participent à son aménagement intérieur.
Bâtiment du Bauhaus à Dessau, conçu par Walter Gropius (1925-1926)
La fin du Bauhaus
Le Bauhaus connaît trois directions successives. En 1928, Hannes Meyer succède à Walter Gropius et donne à l’école une orientation plus scientifique et sociale. Sous le mot d’ordre « les besoins du peuple plutôt que les besoins du luxe », il privilégie des créations fonctionnelles et économiques destinées au plus grand nombre. En 1930, la municipalité de Dessau le contraint à partir, notamment en raison de ses convictions marxistes et de la politisation croissante de l’école. Sur la recommandation de Gropius, Ludwig Mies van der Rohe lui succède. Il tente de dépolitiser l’établissement et renforce la place de l’architecture et de l’enseignement théorique.
En 1932, après l’arrivée des nazis au conseil municipal de Dessau, l’école est contrainte de fermer. Mies van der Rohe la rouvre à Berlin comme établissement privé. Perquisitionné au printemps 1933 et soumis à des conditions politiques incompatibles avec son indépendance, le Bauhaus est finalement dissous par ses propres responsables en juillet 1933, sous la pression du régime nazi.
Ludwig Mies van der Rohe
L’héritage du Bauhaus
À partir de 1933, l’école disparaît, mais ses méthodes et ses idées se diffusent à l’échelle internationale. De nombreux maîtres et anciens élèves quittent l’Allemagne nazie et poursuivent leur carrière en Europe, en Palestine mandataire ou aux États-Unis. Tel-Aviv conserve ainsi un ensemble exceptionnel d’édifices du Mouvement moderne, couramment associé au Bauhaus parce que certains de ses architectes avaient été formés dans l’école allemande. Tous ces bâtiments ne relèvent cependant pas du Bauhaus au sens strict.
Bruno House de Ze’ev Haller, Tel-Aviv (1933)
Mies van der Rohe prend en 1938 la direction de l’école d’architecture de l’Armour Institute of Technology, futur Illinois Institute of Technology, à Chicago. Son enseignement et ses réalisations contribuent à imposer une architecture de verre et d’acier qui marquera profondément les immeubles de grande hauteur de l’après-guerre.
Il conçoit notamment les tours du 860-880 Lake Shore Drive à Chicago, achevées en 1951, puis le Seagram Building à New York, réalisé avec Philip Johnson et achevé en 1958.
les tours jumelles des 860-880 Lake Shore Drive à Chicago (1949-1951)
Walter Gropius rejoint quant à lui la Graduate School of Design de l’université Harvard en 1937 et dirige son département d’architecture à partir de 1938.
László Moholy-Nagy fonde à Chicago le New Bauhaus en 1937. Malgré la fermeture rapide de ce premier établissement, son projet se poursuit et contribue à transmettre aux États-Unis une pédagogie expérimentale directement inspirée du Bauhaus.
Conclusion
Le Bauhaus n’a pas, à lui seul, inventé l’architecture moderne. Celle-ci s’élaborait déjà chez Louis Sullivan, Frank Lloyd Wright, Otto Wagner, Adolf Loos, Peter Behrens, Auguste Perret ou au sein du Deutscher Werkbund. L’école a toutefois joué un rôle décisif : elle a réuni plusieurs recherches dispersées, les a transformées en méthode d’enseignement et leur a donné une diffusion internationale.
L’héritage du modernisme a également suscité de vives critiques. Certains ensembles tardifs, répétitifs ou démesurés ont été perçus comme froids et inhumains ; la Gropiusstadt, construite après la Seconde Guerre mondiale dans la périphérie de Berlin, est souvent convoquée dans ce débat. Il faut néanmoins éviter de lui attribuer directement toutes les limites de l’urbanisme moderniste. En 1981, Tom Wolfe popularise cette critique dans From Bauhaus to Our House. Malgré ces remises en cause, la pédagogie du Bauhaus continue d’influencer les écoles d’art, d’architecture et de design du monde entier.
Son impact dépasse largement l’architecture. Il demeure perceptible dans le graphisme, la typographie, la photographie, le textile, les objets domestiques et le mobilier : plusieurs créations de Marcel Breuer, Marianne Brandt ou Wilhelm Wagenfeld sont encore rééditées.
La véritable révolution du Bauhaus réside donc moins dans un « style » reconnaissable que dans une méthode : observer les usages, comprendre les matériaux, associer création artistique et maîtrise technique, puis concevoir des formes adaptées à la vie moderne. Un objet pouvait ainsi être simple, fonctionnel, esthétique et, au moins en théorie, accessible au plus grand nombre. Cette ambition demeure au cœur du design contemporain.
Bibliographie : Deborah K. Dietsch et Simon Texier, L’Architecture pour les Nuls, First, 2013 Magdalena Droste, Le Bauhaus : 1919-1933. Réforme et avant-garde, Taschen, 2020 Collectif, Théorie de l’architecture de la Renaissance à nos jours, Taschen, 2006 Bauhaus-Archiv / Museum für Gestaltung, ressources historiques et chronologie du Bauhaus
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