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Paris · Premier Empire · Architecture

L’Éléphant de la Bastille : le monument colossal dont rêvait Napoléon

Bien avant la colonne de Juillet, Napoléon voulut installer place de la Bastille une fontaine monumentale en forme d’éléphant. Le colosse de bronze ne vit jamais le jour, mais sa maquette grandeur nature domina le quartier pendant plus de trente ans et entra dans la littérature grâce à Victor Hugo.

Projet de Jean-Antoine Alavoine pour la fontaine de l’Éléphant de la Bastille

Introduction

Bien avant la colonne de Juillet, Napoléon voulut installer place de la Bastille une fontaine monumentale en forme d’éléphant. Le colosse de bronze ne vit jamais le jour, mais sa maquette grandeur nature domina le quartier pendant plus de trente ans et entra dans la littérature grâce à Victor Hugo.

Projet de Jean-Antoine Alavoine pour la fontaine de l’Éléphant de la Bastille
Dernier projet de Jean-Antoine Alavoine pour la fontaine de l’Éléphant, place de la Bastille

Transformer Paris par l’eau

Le projet naît dans un Paris où l’approvisionnement en eau reste difficile et très inégal. Napoléon engage alors une politique ambitieuse : multiplication des fontaines, amélioration du réseau et poursuite du canal de l’Ourcq, dont les eaux doivent alimenter la capitale. La place de la Bastille, vaste espace laissé par la démolition de la forteresse à partir du 15 juillet 1789, doit accueillir l’un de ces nouveaux équipements.

Un premier projet d’arc de triomphe avait été envisagé à cet emplacement en 1806, avant que l’édifice ne soit finalement construit place de l’Étoile. Le 2 décembre 1808, la première pierre d’une fontaine est posée à la Bastille pour célébrer l’arrivée prochaine des eaux de l’Ourcq. Le projet prend bientôt une forme spectaculaire : celle d’un éléphant monumental.

Un éléphant de bronze fait de canons

Le décret impérial du 9 février 1810 fixe le programme. L’animal doit être coulé dans le bronze de canons pris aux Espagnols, porter une tour à la manière des éléphants de guerre antiques et faire jaillir l’eau par sa trompe. Le monument devait ainsi remplir une fonction utilitaire tout en donnant une traduction monumentale aux victoires de l’Empire.

La réalisation est d’abord confiée à l’architecte Jacques Cellerier, puis à Jean-Antoine Alavoine, sous la direction de Dominique-Vivant Denon. Plusieurs sculpteurs proposent leur vision du colosse ; le modèle de Pierre-Charles Bridan est retenu. L’éléphant projeté mesure environ 14,60 mètres de haut et 16,20 mètres de long. Un escalier aménagé dans l’une de ses pattes doit permettre d’accéder au mécanisme hydraulique.

Le choix de l’éléphant n’a rien d’anodin, mais son interprétation exacte demeure incertaine. L’animal peut évoquer à la fois les armées d’Hannibal, l’Orient rêvé par l’Europe impériale et une puissance presque souveraine. Toute explication plus précise relève cependant de l’hypothèse : aucun document décisif ne permet d’établir avec certitude l’intention symbolique de Napoléon.

Le bronze attendra, le plâtre restera

Faute de pouvoir réaliser immédiatement le monument définitif, une maquette grandeur nature en bois, fer et plâtre est élevée près du bassin de l’Arsenal. Protégée par un hangar et gardée en permanence, elle permet d’éprouver les proportions du projet. Napoléon visite le chantier en 1813, mais les difficultés financières et militaires de la fin de l’Empire interrompent l’entreprise.

Maquette de l’Éléphant de la Bastille abritée sous son hangar
La maquette de l’Éléphant sous son hangar, en 1830, d’après un dessin d’Augustus Charles Pugin

Après la chute de Napoléon, le projet du monument en bronze est abandonné. La maquette, elle, subsiste. Peu à peu dégradée par les intempéries, elle devient une ruine insolite du Paris romantique. Lorsque la colonne de Juillet est inaugurée en 1840 au centre de la place, l’éléphant de plâtre est encore visible à proximité. Il ne disparaît définitivement qu’en 1846.

Le refuge de Gavroche

Cette carcasse abandonnée aurait pu sombrer dans l’oubli. Victor Hugo lui donne pourtant une seconde vie dans Les Misérables, publié en 1862. Dans un épisode situé en 1832, Gavroche pénètre à l’intérieur du monument et y abrite deux enfants perdus. L’écrivain transforme alors la maquette délabrée en « symbole de la force populaire » : un vestige du pouvoir impérial devient le refuge des plus pauvres.

La littérature a ainsi sauvé l’Éléphant de la Bastille mieux que le bronze ne l’aurait peut-être fait. Le monument n’a jamais dépassé le stade provisoire, mais son échec même nourrit sa légende : rêvé par Napoléon, dessiné par Alavoine, abandonné par les régimes suivants et réinventé par Hugo, il demeure l’un des plus saisissants fantômes architecturaux de Paris.

La colonne de Juillet et la maquette de l’Éléphant visibles ensemble place de la Bastille
La colonne de Juillet et la maquette de l’Éléphant ont coexisté quelques années place de la Bastille

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