Robert Mallet-Stevens : l’élégance radicale du modernisme français
Architecte, décorateur et créateur de décors de cinéma, Robert Mallet-Stevens imagine une nouvelle manière d’habiter, où architecture, mobilier, lumière et usages forment un ensemble indissociable.
Par Raphaël FederspielPublié le 26 août 2026Mis à jour le 26 août 2026
Introduction
Architecte, décorateur et créateur de décors de cinéma, Robert Mallet-Stevens a imposé, dans la France de l’entre-deux-guerres, une modernité à la fois rigoureuse et raffinée. Des villas de Hyères et de Paris à la Villa Cavrois, son œuvre imagine une nouvelle manière d’habiter, où l’architecture, le mobilier, la lumière et les usages forment un ensemble indissociable.
Aux sources d’un art total
Diplômé de l’École spéciale d’architecture en 1906, Robert Mallet-Stevens s’intéresse très tôt aux avant-gardes européennes. Il admire en particulier la Sécession viennoise, qui défend l’idée d’un art total, associant sans hiérarchie architecture, mobilier, arts graphiques et objets usuels. Son oncle, l’industriel Adolphe Stoclet, commande à Josef Hoffmann le palais Stoclet de Bruxelles, construit entre 1905 et 1911. Cette demeure, conçue jusque dans ses moindres détails, offre à Mallet-Stevens un modèle décisif : l’architecte doit imaginer un bâtiment et un cadre de vie complet.
Palais Stoclet conçu par Josef Hoffmann, 1905
Le cinéma, laboratoire de l’architecture moderne
Avant de réaliser ses grandes villas, Mallet-Stevens trouve dans le cinéma un terrain d’expérimentation privilégié. Pour Marcel L’Herbier, il conçoit notamment les décors de L’Inhumaine (1924) et du Vertige (1926). Volumes géométriques, éclairages dramatiques et intérieurs futuristes y transforment l’espace en véritable machine visuelle. Cette expérience éclaire son architecture : une maison y devient une succession de parcours, de cadrages et d’ambiances. Escaliers, terrasses, baies et mobilier fixe règlent les déplacements autant qu’ils organisent le regard.
Un hall conçu par Mallet-Stevens pour le film Le Vertige de Marcel L’Herbier
Une modernité française, rigoureuse et raffinée
Dans les années 1920, les commandes se multiplient : transformation de la villa du couturier Paul Poiret à Mézy-sur-Seine, villa Noailles à Hyères pour Charles et Marie-Laure de Noailles, puis rue Mallet-Stevens à Paris. Cet ensemble de maisons et d’ateliers conçus pour des artistes est l’une des expressions les plus cohérentes du Mouvement moderne dans la capitale. Volumes simples, toits-terrasses, béton armé, grandes baies et équipements intégrés composent son vocabulaire. Mais son architecture n’est ni sèche ni seulement fonctionnelle : elle recherche le confort, la lumière et une élégance d’ensemble, en coordonnant volontiers le travail des artistes, des décorateurs et des artisans.
L’Hôtel Martel, rue Mallet-Stevens, lors de son inauguration le 20 juillet 1927
1925 : une rencontre décisive avec Paul Cavrois
À l’Exposition internationale des Arts décoratifs et industriels modernes de 1925, Mallet-Stevens construit le pavillon du Tourisme et aménage, avec Jan et Joël Martel, le jardin de l’Habitation moderne, célèbre pour ses arbres cubistes en ciment armé. L’événement réunit aussi le pavillon de l’Esprit nouveau de Le Corbusier et celui de l’URSS de Konstantin Melnikov : Paris devient alors l’un des foyers visibles de la modernité internationale.
Paul Cavrois, industriel du textile installé près de Roubaix, visite l’exposition. Séduit par cette architecture nouvelle, il abandonne un premier projet de Jacques Gréber et confie à Robert Mallet-Stevens la construction de sa demeure familiale. La commande est passée en 1929.
Jardin de l’Habitation moderne et arbres cubistes des frères Martel, Paris, 1925
La Villa Cavrois, un « château moderne »
Construite entre 1929 et 1932, la Villa Cavrois est l’œuvre la plus ambitieuse de Mallet-Stevens. Sa façade de soixante mètres, sa symétrie et l’organisation hiérarchisée de ses espaces lui donnent l’ampleur d’une grande demeure traditionnelle, traduite dans le vocabulaire de son temps. D’où l’expression de « château moderne ».
Tout y sert une nouvelle conception du confort : chauffage central, téléphone intérieur, monte-plats, traitement acoustique, mobilier sur mesure et circulations séparant famille, invités et personnel. La lumière, les couleurs, les vues sur le parc et les œuvres commandées aux frères Martel composent un projet total où la technique devient un instrument d’art de vivre.
La même année, Mallet-Stevens figure parmi les fondateurs de l’Union des artistes modernes (UAM), aux côtés notamment de Francis Jourdain, René Herbst, Hélène Henry et Raymond Templier. Le mouvement réunit des créateurs aussi divers que Charlotte Perriand, Eileen Gray, Jean Prouvé, Pierre Chareau et Le Corbusier. Il refuse la hiérarchie entre beaux-arts, arts décoratifs et industrie, et défend une création collective adaptée aux usages contemporains.
Robert Mallet-Stevens meurt à Paris en 1945. Longtemps moins célèbre que Le Corbusier, il est aujourd’hui redécouvert à travers la Villa Cavrois, classée monument historique en 1990, acquise par l’État en 2001 et rouverte au public après restauration en 2015.
U.A.M., Union des artistes modernes, Paris, juillet 1929
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